Extraits de Soleà • 10 nouvelles

Wasserklavier

…..“Bon sang ! Cette tache s’est élargie. Il va falloir faire un rapport.
-- Bah ! Tu t’inventes des histoires.
-- Et s’il y avait une faiblesse dans la maçonnerie ?
Etienne examine attentivement la tache blanchâtre, la goûte par acquis de conscience. Elle est salée. “Laisse tomber, il n’y a aucune fissure” Pour le prouver Etienne frappe les moellons avec un marteau de géologue. Le mur fait entendre la sonorité claire d’une structure sans défaut. Arnaud, inquiet, colle son oreille sur la pierre.
-- Tu entends des voix ? murmure Etienne agacé.
-- Je fais un rapport aujourd’hui même. Ce truc évolue trop vite.
Etienne écarte son équipier d’un geste brusque et frappe violemment la tache suspecte qui s’écaille et jonche le sol de débris. Il en ramasse une poignée, la fourre dans sa poche, et poursuit sa ronde.
-- Voilà de quoi illustrer le rapport.
Le Conservateur lit attentivement le compte rendu d’Arnaud, ouvre l’enveloppe jointe et examine perplexe les débris ramenés du souterrain. Il mouille son doigt de salive, effleure une écaille, et goûte perplexe le témoignage des inquiétudes de son agent de sécurité.
-- Drôle de goût ! C’est bon, j’en parlerai à l’architecte, il effectuera un sondage du mur pour vous rassurer.
Le Conservateur l’observe, intrigué.
-- Vous serez tenu au courant de ses conclusions…..
……… Au deuxième mouvement, les harmonies subtiles des six musiciens se fondent, s’étirent, se disloquent quand une vague se brise sur la digue d’un front de mer déserté, puis s’apaisent au bord d’étangs endormis : l’eau somnole alors dans des roselières vibrantes de chants d’oiseaux. Phénomène magique. Les interprètes n’en reviennent pas et découvrent à mesure qu’ils le jouent un enchantement nouveau. Ils sont hallucinés, transportés dans une extase que tout le public partage. Perdus dans l’auditoire, les deux vigiles sont inquiets. Il leur semble que le plancher de la salle est devenu le pont d’un navire taillant sa route dans une mer agitée. Arnaud sent des gouttes d’eau éclabousser ses pieds, tant l’interprétation du sextuor est réaliste..
Un coup d’archet de Ludwig fait naître des sons d’une profondeur inhabituelle, comme s’il en appelait aux forces obscures de l’eau, une note soutenue venue des abîmes fait vibrer les autres instruments ; tout en poursuivant sans une hésitation ce rituel aquatique, William adresse un regard inquiet à Ludwig.
“Jouer, ne pas interrompre cette danse fluide qui emporte l’adhésion de l’auditoire”
Mais... il y a au sein du sextuor comme une sourde inquiétude, la perception d’une force qui se ramasse pour mieux bondir. Une eau inconnue dont ils auraient libéré la puissance. William a l’impression que les touches du clavier composent à son insu une antique formule magique…..