DEGLÈNE 21 novembre : 23 heures.

Dixième jour d'attente. La forteresse est plongée dans l'inquiétude; une tentative de passage doit avoir lieu ce soir ou les nuits prochaines. Albert et les gens de la table d'écoute se trompent rarement, seule la date exacte leur est inconnue, car ils n'ont pas encore percé la totalité du code.

Nous sommes sous la menace permanente d'un ennemi forcené : qui est-il, quel est son but ? Interrogations sans réponse. Le capitaine Alpen prend un air agacé quand il nous entend aborder le sujet, comme si une connaissance précise de l'adversaire accroissait notre péril.

Je quitte la tour pour faire ma ronde... Le poste semble dériver dans la nuit ; des stratus sombres accrochent les antennes et disparaissent, créant un mouvement trompeur : je les vois immobiles tandis que la forteresse semble se déplacer ; parfois quelques déchirures laissent entrevoir un ciel marine piqueté d'étoiles, une absence cristalline de lumière, indifférente à nos angoisses.

Nous sommes perdus dans le sud du Kurfi à 1400 mètres d'altitude, cloués sur un piton par un étrange conflit. Deglène est grandiose, nous dominons parfois la mer de nuages qui s'étend au loin jusqu'à la mer, celle que j'espère sillonner à l'envers un jour, quand nous aurons enfin percé le secret de ceux qui nous ont attirés ici.......

…… Cette nuit superbe nous est funeste ; éclairés par la lune nous formons une brochette de cibles idéales. Tout de suite après la chicane, la grande pente nous aspire. Le réseau luit faiblement ; les isolateurs balisent notre route de phosphorescences incertaines. Très haut un avion glisse en silence, deux cents passagers volent confortablement installés tandis qu’au fond de l’océan d’air sept hommes trébuchent entre douze fois deux mille volts. ….. Ralentir cette dégringolade est impossible, c’est la chute vers l’enfer, avec cette sensation sur tout le côté gauche d’être nu face aux tireurs embusqués dans la nuit. Il y a peu, une herse a été décimée sans pouvoir réagir, trois hommes disparus. N’y pas penser. Parfois un fil grésille à cause d’une éponge. Nous en avons repéré à nouveau des centaines, le nettoyage des électros n’a servi à rien…quelque part derrière l’entrelacs de barbelés je sens qu’on nous ajuste dans une lunette infrarouge.... Filer, vite.

………….. Le camion dévale la route. Descendre, c’est déjà un pas au loin. Lord chantonne entre ses dents, Yao rêve, Rodolphe rumine quelque anxiété. Le camion atteint la plaine, nous filons sur une route rectiligne qui nous éloigne du barrage : 711, Ojta, Manift sont loin derrière. Tout ici n’est que poussière, cailloux, masures en torchis abandonnées, enclos de cactus éventrés par des troupeaux enfuis, et puits asséchés. La guerre a brûlé la terre des pauvres. Enfin voici Ptah, la ville de repos, une enclave verte en avant-poste des plaines fertiles qui s’étendent jusqu’à la mer. Un paysage où vignes, oliveraies, champs de céréales, troupeaux, signent l’homme invisible mais rassurant, qui n’affronte que la terre : un homme d’autrefois. Au cœur de la ville, le bordel occupe l’angle de deux ruelles marchandes, bruyantes et colorées, qu’une pénombre de canisses tendues entre les façades protège de l’ardeur du soleil. La porte d’un bleu écaillé s’entrouvre.... “Hier, quelque part, cette porte s’est déjà ouverte pour moi. Si je pouvais me souvenir.” Nous entrons. Monde clos de tissus multicolores. Des conversations feutrées se mêlent à la musique assourdie parfois déchirée par un rire ou un éclat de voix. Une sono archaïque dispense des blues éraillés, des baguettes de parfum fichées sur des supports de bronze dégagent des volutes bleues aux senteurs troubles où se perçoit la moiteur de corps dénudés. Où donc ais-je vécu une semblable visite ? Yao s’est déjà perdu dans un groupe de filles, la semi-obscurité, l’alcool, vont les parer de tous les charmes de nos fantasmes…..

..….. Nous sommes assis dans un sable blanc comme du talc. La nuit achève de s’évaporer. De la terre inconnue qui s’étend à nos pieds, monte une lumière dense, faite de reflets et de formes indéfinissables. Un paysage de lumières et d’ombres s’esquisse peu à peu. Le ciel se charge d’une teinte pourpre orangée ; mes yeux ne parviennent pas à distinguer une image nette. Tout est flou autour de moi. Je me retourne incrédule. La faille est là. Emplie d’ombre, elle paraît plus étroite, le rocher semble se cicatriser, il va se refermer. Nous nous levons, le dos collé à la falaise, notre seul passé. Lord me secoue. “ regarde cette baie, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau.” J’écarquille les yeux. -- Une baie ? Ou çà ? Il tend la main, me décrit la côte, la mer, les vagues, là où je ne vois qu’une étendue de sable en ébullition. Étrange phénomène. D’énormes bulles surgies des profondeurs, s’ouvrent silencieusement en festons éphémères. Des trombes de poussière ondulent sur place, telles des algues monstrueuses. Murmures, lumières, brumes nacrées... J’aperçois au loin une forêt bruissante au feuillage rouge et or. -- Tu vois la forêt là-bas ? Lord observe dans la direction que je lui indique. -- Quelle forêt ? Tu déconnes, c’est un rivage ! Nous sommes hallucinés par notre escapade. C’est la fatigue ou l’émotion. Nous allons finir par retrouver nos esprits…..