 Genèse
…. Barrant le ciel, des lignes à haute tension guettent l’âme de la victime pour l’électrocuter avant qu’elle ne cherche à s’élancer vers les nues. Des chocs, des flaques, des rots, des grincements, et la radio stupide qui beugle là-bas dans la cabane secouée par le vent : une cacophonie entrecoupée des commentaires exaltés d’un speaker “dans le coup” mode hystérique qui essaime en métastases sur les ondes. Le Chaos ! Il regarde les carcasses, parcourt les allées bordées d’une falaise branlante de carrosseries en attente de compression, tapant çà et là de sa masse, libérant les sons affreux d’un xylophone satanique. Qu’ajouter à cette débâcle ? ……..
.....La porte sang de bœuf se dresse devant lui, dalle sertie dans le décor de guirlandes fanées du papier mural déchiré, cloqué, fissuré, comme tous ces sons prisonniers des bobines. Trois serrures, trois tours de clef... la dalle pivote sans bruit et donne accès au nid de la bête.
.....Refermer la porte à tâtons avant d’allumer le réduit ripoliné sang, or et noir au centre duquel la bête attend qu’on la nourrisse. Kiltoch 6-B, la machine dernier cri devant laquelle il s’installe avec le respect d’un prêtre devant son tabernacle. Il introduit les trois bobines du jour, et Kiltoch 6-B commence sa digestion. Sous les instructions aléatoires de la bête, ils dissèquent les bruits de la masse, les broiements de la presse, les éclats de la radio, les manifestations organiques des humains. Ils se renvoient les vociférations, les déchirements, les borborygmes de toutes sortes. Kiltoch 6-B les pétrit et peu à peu, la pièce s’emplit des grésillements d’un insecte géant, du grincement de ses élytres, du couinement de ses mandibules. A partir de la cueillette malsaine des trois bobines, Kiltoch 6-B façonne les sons, les vibrations en une autre matière. Sur l’appareil en pleine cogitation trône une photo. Sa fille.
....Un soir de hasard Kiltoch 6-B avait soudain déraillé ; était-ce dû à un défaut de ses circuits ? Une sorte de langage brisé se répétait sans raison. Oubliant sa déprime, il avait fini par sourire lorsque la machine lui avait lancé un appel aussi tranchant qu’incompréhensible. Il avait fini par supposer que Kiltoch 6-B avait faim de ces bruits incongrus qu’il proférait. Dans quel dessein ?
....Alors lui était venue l’idée de faire partager à sa fille disparue, l’Ode à Rien que Kiltoch 6-B lui resservait, ce rata symbole de sa propre confusion. Voilà que Kiltoch 6-B s’était réveillé, émettant de cette voix étrange une litanie. Le voilà plongé dans les échos désordonnés de la voix de Kiltoch qui suinte des parleurs noirs, dorés, rouges. …Épuisé, hagard, il s’affale dans le fauteuil et reste là, prostré devant la photo de sa fille, toujours bariolée par les reflets des témoins. Il atteint le terme ultime de son désespoir. Plus rien devant lui. Le néant….. …..Il regarde la photo. Les lèvres de sa fille bougent, ce doit être une hallucination, bien sûr, il ne pouvait en être autrement….. |