L'enfant lui demande :
-- Comment s'appelle ton rafiot ?
-- H40CL8,
-- Drôle de nom !
-- Je vais t'expliquer.
Et Fabien entre dans la gare de Lucien, visite les wagons, regarde les tilleuls frissonner, écoute les hirondelles qui tracent des voûtes sonores dans le ciel ; il libérerait bien pour une charge furieuse, ces quarante bonshommes en armes et les huit chevaux qui piaffent dans le wagon.
-- C'est un train ou un bateau, ton camion ?
-- Ce que tu veux. Les deux en fait.
-- Je préfère le bateau.
Lucien lui invente des escales où H40 embarque du bois, du coton, des épices, des fûts de vins capiteux dans le grincement des grues et des mâts de charge. Il évoque les jours d'eau scintillante et de poissons volants, les nuits sur le pont supérieur, au pied de la cheminée, à écouter les alizés jouer avec les antennes tendues vers les étoiles.

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Fabien et Caroline les ont quittés, après leur avoir lancé deux baisers narquois.
            La fenêtre de la chambre donne sur un patio désert où murmure une petite fontaine. Lucien regarde Hélène métamorphoser la chambre en quelques gestes. Les rideaux entr'ouverts diffusent une pénombre de lumière sur le lit. Elle s'approche de la fenêtre pour écouter le chant de la nuit. Un désir chargé d'anxiété noue la gorge de Lucien. A quoi pense-t-elle. Il s'approche, la frôle comme s'il allait se brûler. Hélène l'enlace. Émotion. Il découvre enfin sa chair, le galbe de ses seins,  son ventre contre le sien. Ils dansent, tournant sur eux mêmes, se cherchant comme s'ils ne s'étaient pas encore rencontrés. L'ivresse déjà. Des tissus glissent à terre, chrysalides chiffonnées qu'elle repousse d'une jambe impatiente ; il contemple fasciné la tache sombre de son pubis, comme un appel venu d'une autre planète. Ils buttent sur le lit tout proche.  Leur première étreinte est presque insensible tant leur hâte de s'unir pour se rassurer les bouscule.

            Épuisés ils reposent immobiles, attendent que leurs sens redessinent leurs corps. Lucien la regarde, ombre dans la pénombre ; du bout des doigts, il caresse son corps avec la sensation étrange que cette chair est devenue la sienne ; ses pieds touchent  l'horizon, ses seins le ciel, ses yeux le matin à venir. Elle murmure dans un souffle.
-- Il y a si longtemps.

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Gartok s'accroupit pour examiner le profil des gisants.
-- Fortin vous proférez des insanités !
-- Je suis formel, monsieur. Les trois premiers ont une sorte de sourire et pas celui-là.
Gartok est perplexe. Son assistant a fait preuve à  plusieurs reprises d'un don d'observation  hors du commun. Et Gartok croit déceler ces trois sourires dont parle Fortin, il s'attarde sur le dernier, ne lui trouve pas de signe d'amusement, et se relève agacé.
-- Et vous en concluez Fortin ?
-- Qu'il faut pousser plus avant l'examen de celui là.
-- Allez, allez s'impatiente l'inspecteur, j'attends dehors.
La porte refermée, Gartok admoneste son assistant.
-- J'espère pour vous, que nous allons trouver quelque raison valable à cette absence de sourire, sinon il vous en cuira. Passons- le à la radio au lieu de l'ouvrir pour rien.
            Fortin médusé revient peu après avec les épreuves, et les tend à Gartok sans un mot. Le légiste pousse une exclamation.
-- Bon sang ! l'ampoule rectale...
Fortin à l'air de s'excuser: "c'est juste le hasard, monsieur, juste le hasard..."
-- Appelez l'inspecteur.
            Marcel Dutoit, examine sans le toucher un sachet allongé extrait par Gartok, et s'en empare avec de multiples précautions. Le contenu les laisse pantois
-- Diable ! L'affaire se corse. Monsieur Fortin, votre intuition vous rendrait presque suspect. Nous voilà avec un sale dossier sur les bras. C'est absurde.
-- A présent, est-ce qu'il sourit lui aussi, Fortin ? lance Gartok sarcastique.   Fortin hausse les épaules
Gartok regarde son assistant : Fortin est un drôle de type qu'il a choisi sans trop savoir pourquoi, après avoir refusé plusieurs candidats plus brillants, un jour où il avait eu envie de provoquer le sort.
-- Bon, je vais rédiger un rapport dans ce sens. Vous en ferez ce que vous voudrez. Gartok lit tout haut ce qu'il écrit. " Les trois sujets décédés de mort naturelle ou accidentelle présentent un phénomène d'origine inconnue qui occasionne une contracture des zygomatiques, des orbiculaires des lèvres, et par voie de conséquence les sujets, présentent  un sourire post mortem." Çà vous va ?
Marcel approuve en prenant congé.
Gartok est songeur. Fortin qu'il traitait avec un humour distant vient de l'impressionner.

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Cap au sud du sud. Ils ont quitté Cordoue, Fabien déclaboussé, Caroline extravaguée, leur langage devient de plus en plus hermétique. H40 traverse des jaillissements noirs, des trous de lumière, et sur cette toile imaginaire Caroline crée à grands renforts de sonorités étranges, un autre paysage que celui vers lequel ils courent. Mais leurs trouvailles n'ont plus la même spontanéité qu'hier, elles ressemblent à ces rideaux de fumée que les navires de guerre lâchent sur les flots pour se masquer aux yeux de l'ennemi. Il ne reste derrière eux, qu'une voiture grise de poussière, et un autre véhicule indistinct, que Lucien, surveille sans cesse. Le chaos gouverne le monde. Sainte Entropie, comme dit Mapache... Quand je coulerai, je serai seul. Mais ces briseurs de fête ne l'emporteront pas en paradis.

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La trajectoire de H40 se ralentit à l'extrême, la vie de Lucien défile, des images ternies, et d'autres claires, lumineuses, impossible à identifier, sitôt nées, éblouissantes, déjà enfuies. Le temps a figé la course du cargo en perdition, attiré par un trou noir. Lucien ferme les yeux ; H40 parcourt quelques mètres. Dernier sursis. Une vie inutile, le chaos au bout des doigts. "Hélène, ton absence m'est insupportable. mais je veux vivre...pour te retrouver même au tréfonds de mon désespoir"  Lucien ouvre la porte et saute, la terre le fauche, au dessus de lui la masse énorme de H40 bascule du talus rocheux avec une sorte de regret. Une chute lente, trop lente.... H40 tombe vers son destin, l'insecte aux yeux brillants, fasciné par le fourmilion ne fait rien pour l'éviter, ses portières s'ouvrent, des cris jaillissent... H40 poursuit sa course dans un fracas de tôles grinçantes qui tonne dans le cirque, il broie sa proie en lançant des étincelles ; des flammes sombres aux mouvements de reptile embrasent l'amas métallique qui se jette sur sa deuxième proie, fascinée, incapable de fuir. Dans un mouvement de pachyderme blessé, H40 traverse la route, se bascule dans la pente. L'amas de ferraille ne va pas bien loin, un rocher le stoppe net dans un grincement d'agonie.       

" C'est alors qu'un tumulte se produit. Des hennissements, des ruades font trembler la carcasse inerte de H40, des ordres brefs sont lancés dans le noir. Lucien voit les portes de la cale s'ouvrir..... des chevaux affolés, crinière au vent, sautent au ralenti dans un mouvement parfait et s'engloutissent dans la nuit..... Ils étaient huit. Des hommes lourdement chargés sautent à leur tour baïonnette au canon. Lucien en compte quarante. H40 vient de rendre l'âme."

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La dernière amarre quitte le quai, griffe l'eau agitée, avant de grimper le long de la coque comme un lézard. Les hélices de l'Aquitania brassent l'eau dormante du bassin, des tourbillons vert pâle crèvent à la surface. L'Aquitania s'est ébranlé. Chaque tour des hélices libère les pensées de Lucien, il voit enfin dans l'écume, cette clé qu'il a cherché longtemps, sa seule quête : le père.

            Depuis des années, cette symbolique l'intriguait. La clé est là, dansant dans les eaux : le père, les noms du père, les NON du père. Par une association d'idées doucement portée par le glissement du navire, il comprend. Jamais il n'a dit non à Fabien, ni à Caroline, ce premier enfant adopté dans le secret de sa conscience. Peut-on être père sans user de ces interdits dont la finalité est d'être abattus par l'enfant le jour où il devient homme. Peut-on être père à force d'acquiescements et de silences. L'enfant cherche en secret l'autorité d'un père s'opposant à ses pulsions.... Son cœur s'arrête. Yan ! son vrai fils perdu dans le sillage de H40. Il n'a pas su le retenir ; l'enfant a pris son envol sans son aide. La gorge nouée de sanglots, il balbutie ;"Bon vol Yan ! Je t'aimais sans le savoir... je t'aime encore incapable de le crier. Mais du très loin où je me suis échoué, je t'aime.. Pardonne moi." 


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