 Le rideau s'ouvre sur le décor mirifique de la salle du
plus ancien des grands restaurants parisiens, du côté de l'île saint Louis,
établissement étoilé et renommé dans le monde entier ; Nirvana des papilles
mais Golgotha des canards, sommet de la gastronomie française : la Tour d'Argent. Tenue correcte
exigée... Vous faites bien mieux, vous êtes suprêmement élégante.
Brillante Parisienne de la première mèche jusqu'au bout de l'escarpin,
spirituelle, séduisante, icône sublime et incontestable de la mode. Tous les
regards convergent vers vous alors que vous traversez la salle ; votre beauté
attise les convoitises masculines ; les pupilles féminines vous jaugent ; scrutant
votre silhouette à la recherche du moindre défaut, cherchant l'once de mauvais
goût qui permettrait à leur jalousie de vous anéantir d'une remarque cinglante
puis toutes se rembrunissent, vaincues : vous êtes absolument parfaite ! Au sixième étage de cet établissement prestigieux où jadis
trois empereurs s'attablèrent, vous êtes conduite à votre table par le
directeur de salle Serge Rousseau, aussi prévenant qu'aimable. Indifférente à
l'envie que vous sentez sourdre de toutes parts, vous vous réjouissez déjà du
délectable festin qui ne saurait manquer de flatter votre délicat palais. Vous
ne laissez pas d'admirer le panorama grandiose où se détachent les tours
finement dentelées de Notre-Dame. Soupir d'aise, l'instant confine au divin...
Reine de cette soirée, véritable star que tous épient
discrètement, jusqu'au couple voisin qui s'est tu pour entendre vos desiderata
notés par le maître d'hôtel Mick Courtais ; vous accordez un regard
condescendant à vos sujets. Chacun s'interroge sur votre identité et l'art dans lequel
vos talents s'épanouissent : cinéma, théâtre, mode, peinture, musique, danse,
littérature, peut-être même politique, la beauté pouvant se révéler un puissant
atout en diplomatie... La commande passée, le chef sommelier David Ridgway vous
conseille fort justement un grand cru qui soulignera avec pertinence toutes les
saveurs des plats choisis, relevant chaque note épicée des merveilles préparées
en cuisine.
Vous percevez soudain... « un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l'orage, pianissimo
un murmure qui file, piano, piano, le son rampe, il chemine, et, rinforzando
tout à coup, il se dresse, siffle, s'enfle, grandit à vue d'oeil. La rumeur
s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et
tonne, et devient, un cri général, un chorus universel ». Les joyeux éclats de voix profondes font vibrer maintenant
l'air alentour. Leur ampleur fort malvenue dans ce décor feutré choque les
oreilles des convives. Quels sont les goujats responsables de ce tumulte qui
gâteront le dîner s'ils poursuivent ? De balourds étrangers sans éducation
certainement...Serge Rousseau souriant les installe sur votre droite... De nombreux
yeux dardent de furieux éclairs réprobateurs sur ces malotrus dont les accents
divers surprennent cependant quelque peu... E
sogno o realtà ?
Ces timbres remarquables, ces organes si sonores bien
qu'ils tentent de se faire murmures ce sont ceux de trois monstres de l'art
lyrique applaudis sur les scènes du monde entier ; Gabriel Bacquier, José van
Dam, et Claudio Desderi, vous les attendiez, ils sont ponctuels comme toujours
au rendez-vous, vous vous en réjouissez. |