
Qui possède le Crisnac peut prétendre être entendu de l'Anachrone
L'Anachrone • Volume 1 : Le Crisnac • Extrait
Quelque part dans les replis du Temps. Lorsque le Quatrième Niveau vivait encore sa naissance.
CHRONIQUES I
On dit qu’avant l’Anachrone, rien ne pouvait pousser sur la terre du quatrième niveau ; la guerre était le quatrième niveau. Ménathir
était encore debout. Il s’appuyait sur son bouclier, masse de métal
informe et tordue qui renvoyait alentour des éclats pourpres. Il
faisait nuit depuis longtemps. Pas une seule étoile ne daignait
éclairer la plaine. L’homme soufflait bruyamment. Son heaume descendant
sur son front puis coulant jusqu’à son cou ne laissait que sa bouche et
son menton découverts. Sa bouche d’où s’échappaient par moment des
bulles de sang qui éclataient avant de creuser un sillon dans la boue
et la barbe pour disparaître sous son armure trouée en maints endroits.
Il n’entendait plus. Le fracas des armes lui avaient vrillé les tympans
pour toujours. Et s’il avait entendu les gémissements et les hurlements
qui montaient de la plaine, il n’aurait pu résister plus longtemps à la
folie. Sa vue était brouillée par les larmes, par un coup aussi, que
son casque n’avait pas réussi à amortir complètement. Autour de lui
dansait une mer sombre... Pour toute mer, des milliers de corps étaient
allongés dans la nuit, corps blessés, corps meurtris, corps
déchiquetés, séparés, corps morts ou encore animés de soubresauts. Des
gants de métal se levaient vers le ciel, implorant de l’aide, ou
suppliant les cieux avant de se figer dans des postures complexes,
gigantesque sculpture de métal et de chair s’étendant sur des
kilomètres.
Le Sombre et l’Eclat se disputaient ce niveau. Les
siècles avaient laissé naître bonne et mauvaise graine. Mais leur
acharnement à se déchirer les entraînait à de telles conceptions et
animosités de l’autre que ceux-ci avaient fini par se confondre. En
fait, Ménathir encore vivant à cet instant aurait pu penser que l’Eclat
avait vaincu. Mais en réalité le Sombre avait fait merveille. Car rien,
dans le cœur des Kelfes, des Clénis, des Nariumans, des Raims ou des
Clorgs ne finissait par se distinguer de ce qui remplissait celui des
Sombre. Dans leur fureur à chasser le Mal, ils étaient devenus le Mal.
D’autres siècles étaient passés, et les tribus et les races s’étaient
alliées, trahies, pour finalement rejeter ce qu’elles avaient adoré. Sans pour autant que nul ne comprenne ce qui, réellement, se passait. C’est
ainsi que le Sombre avait gagné, dans un amas indescriptible ses
troupes déjà mortes à celles des vivants, le sang noir et putride se
mélangeant à celui des autres, scellant ainsi sa véritable victoire
pour l’éternité. Et pourtant, cette nuit-là, après la plus
monstrueuse bataille qu’ait connu le quatrième niveau depuis sa
création, un homme commençait à comprendre. Son esprit allait et venait. Sous
une pluie fine qui mettrait des années à ôter de la plaine la couleur
qui rampait partout, envahissant ruisseaux et rivières pour porter
l’horreur dans les villages avoisinants, son esprit allait de ce corps
meurtri aux frontières de la mort. Encore debout au milieu de
milliers de cadavres et de mourants, Ménathir percevait une lumière
d’un éclat infini qui perturbait sa conscience. Malgré ses multiples
blessures, malgré le sang qui inondait l’endroit où il s’était retrouvé
encerclé, abattant sa hache en de larges moulinets puissants, il
sentait confusément qu’on ne le laisserait pas mourir. Qu’il avait une
tâche à accomplir. Les corbeaux arrivaient par centaines, venant
de l’Est, venant du Sombre, appelés par la faim et par l’odeur du
charnier que le vent charriait jusqu’aux montagnes de Kélagen. L’un
d’eux se posa sur Ménathir, nullement effrayé par les soubresauts qui
l’agitaient. Il se mit à pincer sa joue, à chercher son œil. Ménathir
n’avait plus la force de bouger, encore moins celle de hurler. La
douleur lui semblait si lointaine qu’il n’eut aucune réaction. Seule la
difficulté à fouiller ce qui se cachait sous le métal fit renoncer
l’oiseau, alors que là, tout autour, des chairs plus tendres
s’offraient à lui... Ce qui ne l’empêcha pas de disputer la proie d’un
autre. Puis, Ménathir vit tout à coup ce qu’on attendait de lui.
Tout se révéla en une fraction de seconde, et dès qu’il comprit, il fut
aspiré par son propre corps. Il recouvra la mémoire, agita ses bras
pour chasser les fantômes qui l’entouraient. Il vécut la bataille une
seconde fois, sentit les morsures du métal lui perforer les entrailles
ou lui trancher les chairs. Il revit ses fils et ses amis tomber les
uns après les autres emportant leurs assaillants dans leur chute,
tranchant les têtes hideuses, crevant les yeux dont les éclats rouges
zébraient la nuit. Tandis que la folie s’emparait de lui, il fit
un effort surhumain afin de préserver quelque part, au fond de son
cerveau, une toute petite parcelle de lucidité. Celle qui renfermerait
ce qu’il avait vu quelque part ailleurs, ce qui l’avait empêché de
mourir. Ce qui l’empêcherait de mettre fin à ses jours lorsqu’il
comprendrait réellement ce qu’il venait de vivre. A quoi il venait de
participer.
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