Extraits de Soleà • 10 nouvelles

Transmutation

  La chose m’a saisi un certain matin, un malaise, bientôt changé en inquiétude, malgré cette sonate à la radio, qui m’avait doucement sorti du sommeil. Les informations avaient chassé la musique, m’exaspérant par leur banalité quotidienne.
Paraître, c'est disparaître : ailleurs n'existe que par son absence.
Il fallait que je parte. Au diable ?
  Le train m’attendait au cœur de la ville, le soir même, sur un quai d’où l’agitation des fins de journées s’était retirée, un quai en robe de chambre, éclairé par les fenêtres des wagons immobiles où des gens s’installaient dans des compartiments douillets, parlant à mi-voix, avec des gestes lents, déjà abandonnés à la course du convoi dans la nuit.
  Où me mène ce voyage ? Un étrange sentiment m’habite : suis-je dans un train, ou rivé à mon lit, proie d’un rêve captivant ?
Elle est venue s’asseoir à côté de moi, sur l’unique tabouret libre, guidée par ce hasard qui n’existe pas.
   Elle a commandé quelque chose, ses doigts dansent sur le comptoir, mon regard glisse le long de sa chair……..son corps plaqué au mien achève de me dissoudre, ses seins, son ventre, ses cuisses esquissent un dédale où j'aspire à m'égarer, à présent la veilleuse nous plonge dans une obscurité dorée, mes mains courent sur ses épaules, entrouvrent sa blouse, je me glisse dans sa tiédeur. Ce n'est pas une aventure ferroviaire, c'est autre chose qui me saisit comme une eau invisible ; un effleurement total qui efface d'un coup tous les amours que j'ai pu connaître. Il n'est plus de vie que dans ce ressentir ; qu'advienne l'impossible, je suis serein, j'ai devant moi des siècles. Qui est-elle pour entretenir un tel miracle, Elle nous entraîne toujours plus loin.

   J’ai le pressentiment qu’une force incontrôlée l’habite et nous entraîne tous deux, vers les mystères de ce paysage qui cerne le convoi comme s’il cherchait à pénétrer sa structure.  J’observe un instant le paysage. Une immense surface polie, noire, reflète les sinuosités d’un fleuve de bronze soudain figé, où s’accrochent des sillons mouvants qui courent vers l’horizon. J’ai déjà contemplé ce paysage, mais je suis incapable de l’identifier. D’ailleurs, était-ce bien un paysage ?

…Quelqu’un s’approche, s’assied près de moi et ouvre une mallette pour en extraire deux instruments.... un chirurgien ? L’homme se lève, ouvre mon corps et dresse un écarteur qui me laisse béant. Il reprend ses instruments : une pince et autre chose dont j’ignore l’utilité. D’un geste précis, il me pince un nerf, et avec l’autre outil joue de ma tension interne. Il continue de jouer avec mes nerfs, combinant peu à peu des tensions harmonieuses. Une harmonie de nerfs à vif, est-ce possible ? Je me laisse faire, lançant des exclamations vers les pendeloques du lustre d’une étrange voix de cristal. 

   L'homme a l’air satisfait, il me referme, range ses outils et s’en va. …Elle a levé les mains, et ses doigts se sont abattus avec précision sur les miens ; je comprends enfin que mes doigts sont des touches.